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La mort ou l’exil : fuir un parent sorcier et le porter en soi

Christina Alexopoulos de Girard

2025 · DOI: 10.3917/eslm.162.0189
Etudes sur la mort · 0 Citations

Abstract

À partir de notre expérience clinique auprès de personnes pour qui la question de la sorcellerie avait été un aspect très important de leur perception de l’origine et de la persistance de leurs troubles, nous avons essayé de comprendre ce que cette pratique pouvait représenter pour les sujets concernés dans leur construction psychique, dans l’expression de leurs troubles actuels et dans la perception du travail thérapeutique, après avoir tenté de réfléchir sur les conditions d’une rencontre clinique marquée par l’altérité socioculturelle. Dans les deux cas relatés, il est apparu que la figure du père-sorcier ou de la belle-mère sorcière s’inscrivait dans un rapport à un autre parental qui ne connaissait pas de limites internes à soi, psychiquement intégrées, ou externes, représentées par la communauté, dans l’exercice de son autorité. Détenteur d’un pouvoir illimité sur le corps de l’enfant et de sa fratrie, capable de commettre des actes directement ou indirectement destructeurs dans l’espace familial ou groupal, porteur d’accréditation sociale dans l’exercice de son emprise, car désigné comme sorcier, ce parent avait envahi et continué à occuper l’espace interne du patient. Son incorporation rendait ainsi caduc le choix de l’exil comme tentative de fuite, puisque les patients retrouvaient sous forme d’esprits appelant au meurtre la présence persécutrice de cet autre parental, envahisseur impitoyable, redoutable sorcier, force coloniale et esclavagiste historiquement intrinsèquement liée à l’esclave colonisé. Les voix poussant les patients à agir violemment constituent ainsi des facettes de toute la destructivité parentale déchaînée contre l’enfant de jadis, en absence de barrières psychiques, sociales et culturelles capables d’entraver cette dépossession de soi. Des réponses institutionnelles castratrices, reproductrices de la violence jadis subie, peu prêtes à se différencier de ces imagos parentales persécutrices, ont pu entraver la prise en charge thérapeutique et constituent en cela un champ de questionnement particulièrement important pour penser la clinique de la psychose face à des personnes en situation d’exil, de précarité et de trauma. Nos interventions cliniques ont essayé d’incarner un espace contenant permettant d’accueillir les angoisses exprimées, de comprendre ce dont la sorcellerie était le nom dans chaque parcours singulier et de s’en détacher pour essayer de comprendre les enjeux psychiques sous-jacents, face à des expériences de vie où la mort peu élaborée, massive, non symbolisée avait été omniprésente.