L’interaction musicale révèle la musique comme langage incarné
L’interaction musicale révèle la musique comme langage incarné
Alessandro DELL’ANNA,M. Léman,Anna Berti
Abstract
Les sciences de la vie et les sciences sociales se concentrent souvent sur la nature sociale de la musique (et du langage). En biologie, par exemple, les trois principales hypothèses d’évolution concernant la musique (c’est-à-dire la sélection sexuelle, le lien parent-enfant et la cohésion de groupe) mettent en lumière son caractère intrinsèquement social (Honing et al., 2015). Depuis plus de deux décennies, la neurobiologie étudie donc les fondements neuronaux et hormonaux liés à la musicalité (Chanda & Levitin, 2013 ; Salimpoor et al., 2015 ; Mehr et al., 2019). Conformément à ces approches, l’objectif de cet article est de démontrer que la manière adéquate de saisir la nature sociale interactive de la musique (et, avant cela, de la musicalité) consiste à la concevoir comme un langage incarné, enraciné dans des structures cérébrales s’adaptant au contexte culturel. Cette proposition répond à celle de Ian Cross d’étudier la musique comme un « processus de communication interactif » plutôt que comme « une manifestation de formes sonores » (Cross, 2014), en insistant sur ses aspects incarnés et prédictifs (de codage) (Clark, 2016 ; Leman, 2016 ; Koelsch et al., 2019). Dans cet article, notre objectif est de : (i) proposer un cadre considérant la musique sous l’aspect du langage incarné en s’appuyant sur une revue de littérature qui définit les principaux concepts de l’action musicale conjointe, en mettant particulièrement l’accent sur la cognition musicale incarnée et le traitement prédictif, ainsi que sur certains fonctionnements neuronaux correspondants ; (ii) résumer trois expériences réalisées dans nos laboratoires (et récemment publiées), dont les résultats à la fois appuient l’hypothèse de ce nouveau cadre conceptuel et peuvent être interprétés en fonction de celui-ci. Ce faisant, nous nous appuyons à la fois sur les sciences cognitives musicales et sur les neurosciences pour dessiner un cadre conceptuel global consacré à l’interaction musicale. Celui-ci explore plusieurs aspects de la pratique musicale en duo, depuis une action protomusicale très basique, comme le tapping, jusqu’à des actions plus complexes, comme jouer un standard de jazz et chanter une mélodie en hoquet. Notre cadre propose de considérer le concept d’action concertée en y intégrant les notions d’incarnation et de prédiction (Pacherie, 2012 ; Keller et al., 2016 ; Bolt & Loehr, 2017). Si l’interaction sociale est le « mode par défaut » via lequel les cerveaux humains communiquent avec leur environnement (Hari et al., 2015), la musique et la musicalité envisagées comme un langage incarné peuvent sans doute y contribuer.
